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À MON FRÈRE

Photo du rédacteur: Alain SUPPINI
Alain SUPPINI
3 oct.
5 min de lecture

Tu avais 27 ans. J'en ai 66.



Tu es mort en 1988. Tu avais 27 ans, j'en avais 28. Moins d'une année nous séparait. Presque rien. Nous avions grandi ensemble et nous étions devenus adultes presque en même temps. Aujourd'hui, j'ai 66 ans et toi, dans ma mémoire, tu en as toujours 27.

C'est étrange de vieillir quand son frère ne vieillit plus.


J'ai maintenant presque quarante années de plus que toi. J'ai connu des choses que tu n'as pas connues. J'ai traversé des années heureuses, d'autres beaucoup moins. J'ai travaillé, aimé, souffert, changé. Mon visage a vieilli, mes cheveux ont changé, mon regard aussi, probablement.

Le tien, non.


Lorsque je pense à toi, je revois ton visage de cette époque. Toujours le même. Celui des photographies de 1988, celui de nos derniers jours ensemble. Quelques semaines avant ta mort, nous avions passé plusieurs jours ensemble. Je ne savais évidemment pas qu'ils deviendraient les derniers. Et c'est peut-être cela qui me bouleverse encore aujourd'hui.

Ils n'avaient rien d'exceptionnel.


Nous avons joué aux échecs, nous avons joué de la guitare. Nous avons bu des bières. Nous avons raconté nos conneries et fait les mêmes blagues que deux frères presque du même âge peuvent accumuler pendant vingt-sept années de vie commune. Nous avons ri. Il y avait aussi nos enfants. Ils étaient encore des bébés. Nous les regardions avec cette fascination un peu naïve des jeunes pères qui découvrent qu'un bébé peut devenir le centre du monde simplement en faisant une grimace. Ils nous amusaient, nous les admirions, et nous étions là, tous les deux, au commencement de quelque chose.

Nous pensions avoir le temps.


C'est cela que je revois lorsque je pense à toi. Pas ta mort. La vie juste avant. Ces quelques jours ensemble, les échecs, les guitares, les bières, nos rires, les enfants. Et toi. Puis je suis reparti. Quelques semaines plus tard, tu es mort.

Je n'étais pas là.


Je n'ai pas pu revenir te voir. Je n'ai pas pu assister à ton enterrement. Je n'ai pas eu ce dernier moment que les vivants accordent aux morts, peut-être davantage pour eux-mêmes que pour ceux qui viennent de partir. Je n'ai pas vu ton cercueil. Je ne me suis pas tenu devant une tombe entouré de ceux qui t'aimaient. Je n'ai pas accompli ces gestes qui permettent parfois à l'esprit de comprendre ce que les mots ne parviennent pas encore à lui faire accepter. J'étais loin. Pendant longtemps, cette absence a pesé très lourd. Elle pèse encore. Peut-être est-ce aussi pour cela que ton absence a pris en moi une place que le temps n'a jamais vraiment effacée.

Tu n'es jamais véritablement parti.


Je t'ai cherché pendant des années dans mes souvenirs. J'ai essayé de comprendre. J'ai parlé, beaucoup. J'ai essayé de déposer ce poids, ou tout au moins d'apprendre à le porter autrement. Cela m'a aidé à vivre, mais cela ne t'a pas effacé. Avec le temps, j'ai compris qu'il existait des blessures qui ne se referment pas comme les autres. On ne les guérit pas vraiment. On apprend leur forme, on découvre les endroits où elles font mal. On sait qu'elles peuvent rester silencieuses pendant des mois puis se réveiller à cause d'une photographie, d'une musique, de quelques accords de guitare, d'une odeur, d'une phrase ou simplement d'un souvenir qui traverse l'esprit sans avoir été invité.

Il suffit aussi parfois d'une date.


Et quelquefois, presque quarante ans plus tard, je suis de nouveau ce jeune homme de 28 ans qui vient d'apprendre que son frère de 27 ans est mort. Le temps devient alors une chose étrange. 1988 n'est plus si loin. Ces derniers jours ensemble non plus. Je pourrais presque pousser une porte et te retrouver devant un échiquier, presque prendre une guitare et attendre que tu prennes l'autre, presque entendre une de nos blagues idiotes, presque ouvrir deux bières. Presque.

C'est dans ce mot que tient une partie du deuil.


J'aurais tellement de choses à te raconter. Tu ne m'as jamais connu à 30 ans, ni à 40, ni à 50, ni à 60. Tu ne connais pas l'homme que je suis devenu. Parfois, je me demande ce que tu penserais de moi aujourd'hui. Je me demande comment toi, tu aurais vieilli, quel visage tu aurais à présent, si nous nous disputerions davantage, si nous ririons toujours des mêmes choses. Je me demande si nous nous retrouverions autour d'une bière en parlant de nos enfants devenus adultes, une guitare posée quelque part à portée de main, en nous moquant gentiment l'un de l'autre comme autrefois.

Je ne le saurai jamais.


La mort ne nous enlève pas seulement quelqu'un. Elle nous enlève aussi tout ce que nous aurions pu vivre avec lui. Pendant longtemps, j'ai peut-être cru qu'il fallait parvenir à te laisser derrière moi pour continuer à avancer. Aujourd'hui, je ne le crois plus. J'ai avancé, j'ai vécu, j'ai aimé, j'ai ri, j'ai eu des bonheurs immenses.

Et je t'ai emporté avec moi.


Tu n'as pas occupé chaque journée de ces presque quarante années. Ce serait faux de l'écrire. La vie a repris ses droits, comme elle le fait toujours. Des semaines et des mois ont passé sans que je pense consciemment à toi. Mais tu n'as jamais été très loin. Il suffisait d'une photographie, d'un souvenir, d'une partie d'échecs, de quelques accords de guitare, d'une bière peut-être. Et te voilà.

Mon frère, 27 ans... et moi, 66.


Je commence à comprendre quelque chose que l'homme de 28 ans que j'étais ne pouvait probablement pas comprendre: certaines absences finissent par devenir une présence. Je ne sais pas combien d'années il me reste. J'espère beaucoup. Mais je sais désormais que je ne me débarrasserai jamais complètement du poids de ta mort. Et finalement, je suis même certain de ne plus le vouloir, parce que ce poids est aussi la preuve que tu as existé, que nous avons été frères, que nous avons grandi ensemble, que nous avons joué aux échecs et de la guitare, que nous avons bu des bières, que nous avons ri de choses dont personne d'autre ne comprendrait aujourd'hui pourquoi elles nous faisaient rire, que nous avons regardé nos bébés avec émerveillement.

Que pendant vingt-sept ans, tu as été là.


Alors je continuerai probablement à vieillir pour nous deux. Et toi, tu continueras à avoir 27 ans. Quelque part dans ma mémoire, deux frères sont encore assis l'un en face de l'autre. Il y a un échiquier entre eux, deux guitares posées contre un mur, deux bières pas très loin. Leurs enfants sont encore des bébés. Ils rient. Ils ne savent pas.

Moi, aujourd'hui, je sais.


Presque quarante ans plus tard, mon frère, tu es toujours là.

© 2022 créé par Alain Suppini

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