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HIER J'AVAIS VINGT ANS

Photo du rédacteur: Alain SUPPINI
Alain SUPPINI
il y a 10 heures
7 min de lecture

Pourquoi le temps semble s'accélérer avec l'âge

Il y a quelque chose d'étrange dans le fait de vieillir. Pas seulement dans le miroir, dans les articulations un peu moins dociles ou dans les années qui s'accumulent sur les formulaires administratifs. Quelque chose de plus intime, de plus difficile à saisir: à 66 ans, il m'arrive d'avoir l'impression que j'avais 20 ans hier.



Hier j'avais vingt ans, mais pas au sens où je me sentirais encore jeune au mépris de toute réalité. Je sais parfaitement tout ce qui s'est passé depuis. J'ai travaillé, rencontré des gens, aimé, perdu, construit, voyagé, changé. Des décennies entières se sont écoulées. Et pourtant, lorsque je regarde ma vie en arrière, il m'arrive de ressentir une sorte de raccourci vertigineux. L'adolescent que j'étais paraît étonnamment proche. L'homme que je suis aujourd'hui aussi. Et entre les deux, quarante ou cinquante années semblent parfois s'être repliées sur elles-mêmes. Comme si le temps n'avait pas exactement la même longueur lorsqu'on le vit et lorsqu'on s'en souvient.


Une vie n'est pas mémorisée comme un film

Nous imaginons volontiers notre mémoire comme une immense bibliothèque dans laquelle chaque journée aurait été soigneusement classée. Ce n'est évidemment pas ainsi qu'elle fonctionne. Nous ne conservons pas une copie continue de notre existence. Notre mémoire autobiographique sélectionne, reconstruit, rapproche certains événements et en laisse d'autres s'effacer. Nous nous souvenons d'un premier amour, d'un professeur, d'une maison, d'un voyage, d'une naissance, d'un décès, d'une réussite ou d'un échec. Mais que reste-t-il du mardi 14 octobre d'une année ordinaire, lorsque nous nous sommes levés, avons travaillé, déjeuné, repris le travail, regardé la télévision et nous sommes couchés? Probablement presque rien. Et pourtant cette journée a bien existé. Des milliers de journées semblables constituent une grande partie de notre vie. C'est peut-être là que commence cette étrange impression de disparition. Le temps vécu était long, le temps mémorisé devient court.


Les années extraordinaires prennent davantage de place

Les psychologues connaissent depuis longtemps un phénomène appelé en anglais le reminiscence bump, que l'on pourrait traduire approximativement par "pic de réminiscence".

Lorsqu'on demande à des personnes relativement âgées de raconter spontanément leur vie, une proportion étonnamment importante de leurs souvenirs se concentre autour de l'adolescence et du début de l'âge adulte. Ce n'est probablement pas un hasard. Entre quinze et trente ans environ, tout ou presque est nouveau. Premiers choix véritablement personnels. Premières grandes amitiés. Premiers amours. Premières expériences sexuelles. Études. Service militaire pour certaines générations. Premier métier. Premier salaire. Premier logement. Premier enfant parfois. Premières grandes ruptures également.

Ce sont aussi les années pendant lesquelles se construit une grande partie de notre identité. Qui suis-je? Que vais-je faire? Avec qui vais-je vivre? Qu'est-ce que je veux devenir?

Chaque événement compte davantage parce qu'il contribue à fabriquer celui ou celle que nous serons.

Puis la vie se structure. Nous trouvons un métier. Nous habitons quelque part. Nous adoptons des habitudes. Nous fréquentons les mêmes lieux. Nous reproduisons des rythmes.

Cela ne signifie nullement que ces années soient moins importantes. Mais elles sont souvent moins distinctes les unes des autres. Et ce qui se ressemble se compresse dans la mémoire.


La routine raccourcit le passé

Il suffit de penser aux vacances. Une semaine passée dans un lieu inconnu peut laisser des dizaines de souvenirs: une rue, une odeur, un restaurant, une randonnée, un paysage, une conversation. Une semaine ordinaire à la maison peut n'en laisser presque aucun. Pourtant les deux ont duré exactement sept jours.

La différence n'est donc pas dans le temps lui-même. Elle est dans la quantité de nouveauté enregistrée. Lorsque nous découvrons beaucoup de choses, notre mémoire crée davantage de repères. Lorsque les journées se ressemblent, elles finissent par fusionner. C'est pourquoi certaines périodes de notre vie semblent immenses lorsqu'elles sont vécues mais minuscules lorsqu'on les regarde vingt ans plus tard.

Cinq années de travail dans le même établissement peuvent devenir dans notre mémoire une seule grande période: "lorsque je travaillais là-bas". Dix étés passés dans la même maison deviennent "les vacances à cette époque". Des centaines de trajets domicile-travail disparaissent presque entièrement. La mémoire ne compte pas les jours, elle organise des chapitres.


À vingt ans, une année est énorme

Il existe également une explication presque mathématique, même si elle ne suffit probablement pas à tout expliquer. À dix ans, une année représente un dixième de la vie que nous avons vécue. À vingt ans, un vingtième. À soixante ans, un soixantième.

Une année nouvelle représente donc progressivement une fraction plus petite de notre expérience totale.

Cela pourrait contribuer à cette impression très répandue que les années accélèrent avec l'âge. Les étés de l'enfance semblaient interminables. À l'âge adulte, Noël semble parfois revenir quelques semaines après le précédent.

Nous savons évidemment qu'aucune horloge n'accélère. Mais notre horloge intérieure, elle, ne mesure pas nécessairement les choses de façon parfaitement régulière.


Pourtant, intérieurement, sommes-nous tellement différents?

Il y a peut-être quelque chose de plus troublant encore. Lorsque je pense au jeune homme que j'étais, je sais parfaitement qu'il était différent de moi. Il n'avait ni mon expérience, ni mes connaissances, ni mes responsabilités. Il connaissait probablement mal le monde et encore moins la vie.

Et pourtant je le reconnais immédiatement. Ce n'est pas quelqu'un d'autre. C'est moi.

Cette continuité du sentiment d'identité est assez extraordinaire. Notre corps se transforme. Notre visage change. Nos opinions évoluent. Nos proches vieillissent. Certains disparaissent. Nos métiers commencent puis se terminent. Nos enfants deviennent adultes. Le monde lui-même change autour de nous.

Et malgré tout cela demeure cette impression très particulière d'être la même personne qui regarde le monde depuis l'intérieur.

Bien sûr, nous changeons. Mais nous ne ressentons pas nécessairement ce changement avec la même intensité que ceux qui nous regardent vieillir. Le garçon de vingt ans n'a pas disparu. Il s'est transformé. Il est toujours là quelque part, sous les couches successives de l'expérience. Peut-être est-ce pour cela qu'il nous semble parfois si proche.


Les années intermédiaires n'ont pas disparu

Dire "hier j'avais vingt ans" pourrait laisser croire que tout ce qui se trouve entre hier et aujourd'hui aurait été perdu. Ce serait faux.

Ces années sont là. Simplement, elles ne se présentent pas toutes spontanément à la conscience.

Il suffit parfois d'une photographie pour ouvrir une porte. Une chanson entendue par hasard. L'odeur d'une maison ancienne. Le nom d'un collègue oublié. Une voiture que l'on possédait autrefois. Un restaurant. Une route. Une voix. Et soudain toute une période revient. On se rappelle des personnes que l'on ne pensait plus connaître. Des conversations. Des inquiétudes qui semblaient alors immenses. Des projets dont on avait complètement oublié l'existence. La vie qui paraissait condensée retrouve soudain son épaisseur.

Nous découvrons alors que nous n'avons pas réellement sauté ces décennies. Nous avions simplement cessé de les parcourir.


Le piège du récit que nous faisons de nous-mêmes

Avec le temps, nous fabriquons également une histoire de notre propre vie.

Elle possède quelques grandes étapes: "quand j'étais étudiant", "quand j'ai commencé à travailler", "quand les enfants étaient petits", "quand nous habitions là", "après ma retraite".

Ces catégories sont pratiques. Mais elles écrasent énormément de détails. Une décennie devient parfois une phrase.

C'est probablement nécessaire. Personne ne pourrait garder simultanément accessibles des dizaines de milliers de journées.

Mais il existe une conséquence étrange: notre vie racontée devient beaucoup plus courte que notre vie vécue.

Soixante-six années peuvent tenir en quelques pages. Et peut-être même en quelques minutes de conversation. Naissance. École. Études. Métier. Famille. Retraite. Soixante-six ans.

Dit ainsi, cela semble presque indécent tant cela va vite. Pourtant chacune de ces étapes contient des milliers d'heures.


Vieillir, c'est aussi découvrir la vitesse du temps

Lorsque nous sommes jeunes, nous savons intellectuellement que nous vieillirons. Mais cette connaissance reste abstraite.

Un adolescent peut parfaitement comprendre qu'un jour il aura soixante ans. Il lui est presque impossible d'imaginer ce que signifie véritablement se retourner un matin et constater que ces soixante années sont là. Le futur semble immense lorsqu'il est devant nous. Il devient étrangement petit lorsqu'il est derrière.

C'est peut-être l'un des paradoxes les plus profonds de notre rapport au temps. À vingt ans, quarante années paraissent presque infinies. À soixante ans, les quarante années précédentes peuvent tenir dans un instant de mémoire. Et cette découverte n'est pas nécessairement triste. Elle peut être simplement stupéfiante.


Peut-on ralentir cette impression ?

Nous ne pouvons évidemment pas ralentir le temps. Mais peut-être pouvons-nous influencer la manière dont notre mémoire le construit.

La nouveauté semble jouer un rôle important. Apprendre. Voyager. Changer parfois ses habitudes. Rencontrer de nouvelles personnes. Découvrir une activité. Prendre un autre chemin. Lire ce que l'on ne lirait pas spontanément. Commencer quelque chose à un âge où l'on aurait pu croire que le temps des commencements était passé. Tout cela crée des repères.

Il ne s'agit pas de remplir frénétiquement chaque journée pour lutter contre le vieillissement. Ce serait probablement une autre manière de laisser le temps nous échapper. Mais préserver une certaine curiosité pourrait rendre les années moins uniformes. Et donc peut-être plus longues lorsqu'on les regardera plus tard.


Regarder derrière soi autrement

Nous parlons souvent du vieillissement en termes de pertes. Perte de force. De vitesse. De proches. De possibilités.

Mais vieillir offre aussi une perspective absolument impossible à obtenir à vingt ans: celle d'une vie suffisamment longue pour pouvoir observer son propre parcours.

On découvre alors que le temps possède plusieurs dimensions. Il y a le temps de l'horloge. Le temps vécu. Le temps attendu. Et le temps dont on se souvient.

Ils ne coïncident pas toujours. Une heure peut être interminable. Une décennie peut disparaître. Une minute peut rester gravée pendant cinquante ans. Et cinquante années peuvent parfois sembler n'avoir duré qu'une minute.


Hier j'avais vingt ans

Aujourd'hui, lorsque je pense à celui que j'étais à vingt ans, je ne le vois pas comme une personne complètement étrangère.

Je vois quelqu'un d'extraordinairement proche et pourtant séparé de moi par presque une vie entière.

C'est probablement cela qui me trouble le plus. Je sais tout ce qui s'est produit entre lui et moi. Je pourrais en remplir des centaines de pages.

Et malgré cela, une partie de moi continue à penser: "c'était hier".

Peut-être vieillir consiste-t-il aussi à comprendre cela: nous ne traversons pas simplement le temps. Nous le reconstruisons continuellement. Et lorsque nous nous retournons, les années ne sont plus alignées derrière nous comme les kilomètres d'une route.

Certaines sont encore parfaitement visibles. D'autres se sont rapprochées. D'autres ont presque disparu dans le paysage. Mais elles sont toutes là. Elles ont fait de nous celui que nous sommes aujourd'hui.

Alors non, je n'avais pas vingt ans hier. Je le sais parfaitement. Et pourtant, certains jours, je pourrais presque le jurer.


"On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve."

- Héraclite



Dr Alain SUPPINI

2 commentaires


fleurbleuelune
fleurbleuelune
il y a 18 minutes

Tellement bien décrit, merci 🙏🏻

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super.mono
il y a 5 heures

c'est magnifiquement bien écrit. Merci 💖

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