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HEMINGWAY ET LES CHATS

  • Photo du rédacteur: Alain SUPPINI
    Alain SUPPINI
  • il y a 24 heures
  • 5 min de lecture

Ce que cette histoire dit de nous


Il existe des détails biographiques qui refusent de rester à leur place. Ils s’échappent des notes de bas de page, reviennent sans cesse dans les conversations, s’accrochent à l’imaginaire collectif.

L’histoire de Hemingway et de ses chats est de ceux-là.

Pas parce qu’elle est spectaculaire, mais parce qu’elle fissure quelque chose.

On a appris à voir Ernest Hemingway comme une figure dure, presque compacte. Un homme de guerre, de chasse, d’alcool, de phrases courtes et d’émotions contenues. Une mythologie masculine qui a longtemps servi de modèle - ou de repoussoir.

Puis, au détour d’une photographie ou d’une anecdote, apparaît une image qui ne colle pas tout à fait : Hemingway entouré de chats. Beaucoup de chats. Des chats qui dorment, qui passent, qui s’installent sans demander la permission.

Ce contraste n’est pas anodin. Il agit comme une révélation discrète.

Et il pose une question simple : qu’est-ce que cette histoire raconte vraiment ?


Les chats comme compagnons d’écriture

Écrire est une activité profondément solitaire, même lorsqu’elle est destinée à être lue par des milliers de personnes. On se retrouve seul face à une page, un écran, un silence. Hemingway connaissait cette solitude mieux que quiconque. Il écrivait tôt le matin, souvent debout, dans une discipline presque ascétique. Mais il n’était jamais tout à fait seul.

Les chats circulaient autour de lui. Ils entraient et sortaient du champ de l’écriture. Ils dormaient pendant qu’il travaillait, se réveillaient sans raison apparente, traversaient la pièce comme si le temps leur appartenait. Leur présence n’était pas décorative. Elle était structurelle.

Hemingway disait que les chats possédaient une honnêteté émotionnelle que les humains n’ont pas. Cette phrase, à elle seule, pourrait servir de manifeste. Un chat ne dissimule rien. Il n’encourage pas quand il n’en a pas envie. Il ne reste pas par politesse. Il est là ou il ne l’est pas. Et cette vérité brute agit comme un contrepoids à toutes les illusions humaines.

Pour un écrivain obsédé par la justesse, par ce qui reste quand on enlève tout le superflu, cette présence devait être essentielle. Le chat ne juge pas la qualité d’un texte, mais il réagit à son atmosphère. Il reste dans les moments calmes, s’éloigne quand la tension devient artificielle. Il devient, malgré lui, un baromètre.

Je crois que les chats rappellent aux écrivains quelque chose d’essentiel : on ne peut pas forcer la vérité. Elle vient quand elle veut. Et parfois, la meilleure chose à faire est de rester immobile à côté d’elle.


L’étrange dynastie des chats à six doigts

Parmi tous les chats d'Hemingway, certains avaient une particularité visible : ils étaient polydactyles. Six doigts, parfois plus. Des pattes larges, presque humaines, qui attiraient immédiatement l’attention. La légende raconte qu’un capitaine de bateau lui offrit un premier chat de ce type, Snowball, et que toute la lignée actuelle de la maison de Key West descendrait de lui.

On pourrait se contenter de voir là une curiosité génétique. Mais ce détail résiste à l’indifférence. Il insiste. Il déborde. Comme un mot de trop dans une phrase trop bien tenue.

Ces chats à six doigts incarnent quelque chose qui dépasse la simple anecdote : l’idée que ce qui sort de la norme n’est pas forcément une erreur. Ils marchent autrement. Ils saisissent autrement. Ils laissent des empreintes différentes. Et pourtant, ils vivent très bien ainsi, parfois même mieux.

Il y a là une métaphore involontaire de la création. L’écriture aussi est faite d’excès discrets, d’images qui dépassent, de phrases qui s’attardent alors qu’elles pourraient s’arrêter plus tôt. Ce sont souvent ces débordements qui donnent une voix à un texte.

Hemingway est connu pour son style épuré, pour tout ce qu’il enlève. Mais peut-être avait-il besoin, dans sa vie quotidienne, de ces corps qui rappellent que tout ne se résume pas à la coupe nette. Que la vie, elle, ajoute parfois là où l’art soustrait.


Pourquoi cette histoire nous touche encore

Si cette histoire continue de circuler, ce n’est pas par amour des chats, ni même par fascination pour Hemingway. C’est parce qu’elle agit comme un antidote à une image trop rigide. Elle introduit de la tendresse là où on n’attendait que de la dureté. Elle rappelle que même ceux qui écrivent sur la guerre et la mort ont besoin d’une présence douce pour tenir.

Voir Hemingway entouré de chats, c’est découvrir une vulnérabilité assumée. Une manière de dire que la force n’exclut pas le besoin de réconfort. Qu’on peut affronter le monde sans se couper de tout ce qui apaise.

Les chats ne flattent pas l’ego. Ils ne reconnaissent pas l’autorité. Ils choisissent. Et cette relation choisie, non hiérarchique, est profondément subversive dans une culture qui a longtemps associé masculinité et domination.

Peut-être que cette image nous rassure parce qu’elle humanise le mythe. Elle nous rappelle que la création n’est pas un acte héroïque permanent, mais une pratique fragile, soutenue par des présences silencieuses, par des routines modestes, par des gestes répétés.


La maison comme organisme vivant

La maison de Key West n’était pas un sanctuaire figé. Elle n’était pas pensée pour être visitée, photographiée, sacralisée. C’était un lieu vivant, traversé. Les chats y entraient et sortaient librement. Ils laissaient des poils, des griffures, des traces. Rien n’y était parfaitement propre. Rien n’y était totalement sous contrôle.

Cette maison fonctionnait comme un texte ouvert. Un espace où le vivant laissait sa marque. Et c’est peut-être là que se joue quelque chose d’essentiel : la création ne naît pas dans un environnement stérile. Elle a besoin de désordre léger, d’imprévu, d’interruptions.

Écrire entouré de chats, c’est accepter que le texte ne soit jamais totalement maîtrisé. Qu’il y aura des intrusions. Des ratés. Des silences. Et que ces failles ne sont pas des défauts, mais des respirations.


Ce que cette histoire dit de nous

Au fond, cette histoire parle moins de Hemingway que de nous. De notre fatigue contemporaine. De notre besoin d’espaces où nous ne sommes pas évalués. Où nous pouvons simplement être là, sans rôle à jouer, sans performance à assurer.

Nous vivons dans un monde qui exige des preuves constantes : produire, montrer, expliquer, rentabiliser. Le chat, lui, n’exige rien. Il est l’anti-algorithme parfait. Il ne récompense pas l’effort. Il répond à la présence.

Avoir un "chat à la Hemingway", aujourd’hui, ce n’est pas forcément adopter un animal. C’est préserver un lieu, réel ou intérieur, où l’on n’a pas besoin de se justifier. Un endroit où la valeur ne se mesure pas.


Traverser la page

Il reste cette image finale : un écrivain penché sur son texte, et un chat qui traverse la page. Il ne comprend pas ce qui est écrit. Il ne cherche pas à comprendre. Il passe. Et pourtant, sa présence transforme tout.

Nous écrivons pour fixer.

Ils passent pour rappeler que rien ne l’est vraiment.

Et peut-être que l’essentiel est là : accepter que quelque chose de vivant traverse notre travail, notre vie, sans demander la permission.

Accepter l’interruption comme une grâce.

Peut-être que le vrai luxe, finalement, n’est pas d’écrire comme Hemingway.

Le vrai luxe est de savoir s’arrêter assez longtemps pour laisser un chat s’installer à côté de soi.


"Un chat a une honnêteté émotionnelle absolue. Les êtres humains, pour une raison ou une autre, peuvent cacher leurs sentiments, mais pas les chats."

- Ernest Hemingway -



Alain SUPPINI


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