EST-CE QUE LES CHIENS NOUS AIMENT VRAIMENT ?
- Alain SUPPINI
- il y a 5 jours
- 8 min de lecture
Ce que dit la science de leur cerveau
Une intuition vieille comme la domestication
Qui n’a jamais eu l’impression que son chien l’aimait vraiment ? Quand il vous regarde avec ces yeux brillants, quand il bondit à la porte après une longue journée, ou quand il se colle contre vous lors d’un soir de solitude, le doute semble impossible. Mais sommes-nous victimes de notre imagination, ou bien existe-t-il une base scientifique à ce que nous appelons "amour" ?
Pendant longtemps, la réponse est restée dans le flou. Les éthologues pouvaient décrire le comportement, mais pas sonder l’intériorité. Les maîtres pouvaient témoigner de leurs émotions, mais cela restait subjectif. Il a fallu l’arrivée d’un outil puissant — l’imagerie cérébrale — pour commencer à répondre à cette question : dans la tête d’un chien, que représente vraiment son humain ?

Le défi de regarder dans le cerveau d’un chien
Observer l’intérieur du cerveau humain en temps réel est déjà un défi. Mais le faire avec un chien relève presque de l’impossible. L’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) nécessite en effet que le sujet reste parfaitement immobile dans un tunnel étroit et bruyant, sans bouger la tête, pendant plusieurs minutes. Pour les animaux, la solution habituelle consiste à les anesthésier, ce qui empêche évidemment d’observer leur activité cérébrale "éveillée".
Gregory Berns, neuroscientifique à l’université Emory d'Atlanta, a pourtant décidé de tenter l’expérience avec des chiens éveillés. Pour cela, il a conçu un programme d’entraînement inédit, basé uniquement sur le renforcement positif : pas de contrainte physique, pas de sédatif, mais des récompenses et beaucoup de patience. Les chiens ont appris progressivement à grimper volontairement sur une plateforme, à placer leur museau sur un support et à rester calmes dans l'IRM.
Le résultat est historique : une petite douzaine de chiens, de races et d’âges différents, ont réussi à se prêter au jeu. Pour la première fois, des chercheurs pouvaient suivre en direct les réactions du cerveau canin face à des stimuli du quotidien. Cela a ouvert un champ de recherche totalement nouveau : explorer ce qui se passe vraiment dans la tête de nos compagnons quand ils sentent une odeur, entendent notre voix ou attendent une friandise.
L’étude "Scent of the Familiar" : l’odeur des humains, une récompense en soi
La première grande découverte est venue en 2014 avec une étude publiée sous le titre évocateur Scent of the Familiar. L’objectif était simple mais ambitieux : comparer la réaction du cerveau des chiens à différentes odeurs, certaines familières, d’autres inconnues. Les chercheurs ont ainsi présenté aux chiens cinq types de stimuli olfactifs : l’odeur d’un humain familier (souvent le maître), l’odeur d’un inconnu, l’odeur d’un chien familier, celle d’un chien inconnu, et enfin leur propre odeur.
Les résultats ont dépassé les attentes. Les chercheurs se sont intéressés à une région particulière du cerveau : le noyau caudé. Chez l’humain comme chez d’autres mammifères, cette zone est connue pour son rôle dans la motivation, l’anticipation et la récompense. C’est là, par exemple, que s’activent les circuits associés à la joie de recevoir un cadeau, au plaisir d’entendre une voix aimée, ou à la satisfaction d’obtenir une récompense attendue.
Et que s’est-il passé dans le cerveau des chiens ? L’odeur d’un humain familier a déclenché une activation nettement plus forte que toutes les autres. Même l’odeur d’un chien compagnon du foyer n’a pas produit un tel effet. Autrement dit, les chiens semblent considérer l’odeur de "leur" humain comme quelque chose de particulièrement gratifiant, au moins autant qu’une source de nourriture ou de jeu.
Cela ne signifie pas que le chien ressent l’"amour" exactement comme nous le concevons. Mais cela montre clairement que la présence de son humain est encodée dans son cerveau comme une valeur positive, une récompense en soi. L’odeur, même en l’absence physique de la personne, suffit à éveiller cette réponse affective.
Louange ou nourriture ? Quand le chien choisit
Deux ans plus tard, l’équipe de Berns a poursuivi son exploration avec une nouvelle question : qu’est-ce qui compte le plus pour un chien, la nourriture ou l’affection de son humain ? L’expérience a été conçue comme un test en trois étapes.
Dans un premier temps, les chercheurs ont conditionné quinze chiens à associer des signaux visuels à deux récompenses : d’un côté une friandise, de l’autre une louange enthousiaste accompagnée de caresses de leur maître. Ensuite, les chiens ont été placés dans le scanner IRM pour mesurer l’activité de leur noyau caudé face à ces signaux.
Les résultats ont surpris : chez la majorité des chiens, l’activation était aussi forte, voire plus forte, pour l’annonce de la louange que pour celle de la nourriture. Autrement dit, pour ces animaux, l’approbation et la chaleur humaine étaient perçues comme aussi gratifiantes qu’un biscuit.
Dans un second temps, les chercheurs ont introduit un élément de "déception" en retirant parfois la louange attendue. Cette situation a permis de vérifier que le cerveau des chiens réagit aussi à la frustration et à l’attente sociale, un mécanisme très proche de celui observé chez l’homme.
Enfin, les chiens ont été confrontés à un choix concret : un petit labyrinthe en Y, avec d’un côté leur maître, de l’autre de la nourriture. Leurs décisions correspondaient étonnamment bien à ce qu’avait prédit l’IRM : les chiens dont le cerveau s’activait plus pour la louange allaient spontanément vers leur humain plutôt que vers la gamelle.
Cette expérience a confirmé une idée déjà ressentie par beaucoup de propriétaires : certains chiens préfèrent réellement la présence humaine à la nourriture. Bien sûr, il existe des différences individuelles, et certains chiens sont plus motivés par l’estomac. Mais pour beaucoup, l’attachement social est une récompense en soi.
Ce que l’on peut dire… et ce que l’on ne peut pas dire
Ces résultats ouvrent des perspectives passionnantes, mais ils doivent être interprétés avec prudence. Dire que les chiens "aiment" les humains au sens où nous aimons un conjoint, un ami ou un enfant reste une extrapolation. La science n’a pas les outils pour mesurer les sentiments subjectifs d’un animal.
Ce que l’on peut affirmer avec certitude, en revanche, c’est que les chiens associent les humains familiers à des récompenses puissantes, parfois supérieures à celles de la nourriture. Le noyau caudé s’active pour des stimuli que le cerveau considère comme positifs, gratifiants, et essentiels à la motivation.
Il est aussi probable que cette réponse découle d’un mélange d’évolution et d’apprentissage. Au fil des millénaires, les chiens ont été sélectionnés pour vivre aux côtés des humains, coopérer avec eux et rechercher leur attention. Dans la vie quotidienne, chaque repas, chaque caresse et chaque mot gentil renforce ce lien. L’odeur d’un humain familier devient alors, à travers des milliers d’associations positives, un signal de sécurité et de bonheur.
Mais même en tenant compte de ces nuances, le constat reste frappant : l’attachement du chien à son maître n’est pas une illusion projetée par l’humain. C’est une réalité inscrite dans ses circuits cérébraux.
Une relation unique dans le règne animal
Ces travaux confirment ce que beaucoup pressentaient : la relation entre l’homme et le chien n’est pas une simple cohabitation utilitaire. C’est une symbiose émotionnelle unique dans le règne animal. Les chiens reconnaissent nos odeurs, nos voix, nos visages, et associent notre présence à une source profonde de bien-être.
Derrière chaque regard tendre et chaque queue qui s’agite, il y a une mécanique cérébrale qui traduit un véritable attachement. Les chiens ne nous voient pas seulement comme des distributeurs de nourriture, mais comme des partenaires sociaux à part entière. Ce lien explique sans doute pourquoi, depuis des dizaines de milliers d’années, nos deux espèces ont évolué côte à côte, jusqu’à devenir presque inséparables.
En définitive, la science ne peut pas trancher la question de savoir si les chiens ressentent de l’amour comme nous le définissons. Mais elle peut affirmer ceci : pour un chien, son humain n’est pas interchangeable. Il représente une récompense en soi, une source de plaisir et de sécurité, et parfois même une priorité plus forte que la nourriture.
Ce constat suffit à rendre leur attachement d’autant plus précieux. Car si les mots manquent pour décrire exactement ce que ressent un chien, une chose est sûre : pour lui, nous comptons vraiment. Et peut-être est-ce là la plus belle définition de l’amour, quelle que soit l’espèce.
Et les autres animaux ? Les chats, les chevaux, les oiseaux… peuvent-ils tisser le même lien ?
La relation homme – chien est singulière, mais elle n’est pas la seule forme possible d’attachement interespèces. Plusieurs animaux montrent des capacités affectives réelles envers les humains.
Les chats : un attachement plus discret, mais tout aussi réel
Malgré leur réputation indépendante, les chats créent des liens authentiques avec leurs humains.
Une étude de l’Université d’Oregon (2019) a révélé que plus de 60 % des chats développent un attachement dit “sécure”, similaire à celui observé chez les chiens ou les bébés humains.
Ils sont simplement moins démonstratifs et moins dépendants de l’interaction continue. Leur attachement relève de la confiance et de la proximité choisie.
Les oiseaux : des liens exclusifs et intenses
Certaines espèces, notamment les perruches, cacatoès, aras, nouent des relations très fortes avec un humain, presque à la manière d’un partenaire social.
Ils reconnaissent la voix, recherchent l’affection, et montrent du stress lors d’une séparation.
Mais ces liens, bien qu’émotionnellement intenses, ne résultent pas d’une coévolution millénaire avec l’humanité.
Les chevaux, cochons, dauphins… : coopération et attachement
Les chevaux reconnaissent les émotions humaines, réagissent à nos expressions faciales, et peuvent créer un lien stable et confiant.
Les cochons montrent une intelligence sociale comparable à celle d’un chien.
Les dauphins, en captivité, peuvent développer une forme d’attachement coopératif.
Cependant :
leur domestication est plus récente ;
leur évolution n'est pas “co-construite” avec l’humain au point d’avoir façonné leur cognition pour nous lire aussi finement.
Ce qui rend réellement la relation homme–chien unique
La singularité ne vient pas seulement de l’attachement, mais de la combinaison de plusieurs facteurs :
Une coévolution très ancienne : les chiens sont la première espèce domestiquée.
Une communication interespèces exceptionnellement fluide : contact visuel, interprétation des gestes, compréhension des intentions.
Des réactions hormonales partagées : l’ocytocine augmente chez l’homme et chez le chien lorsqu’ils échangent un regard.
Une universalité culturelle : toutes les civilisations du monde ont intégré les chiens dans leur quotidien.
Conclusion : un attachement qui dépasse les preuves
Alors, est-ce que les chiens nous aiment vraiment ? La science, prudente, parle de "récompense sociale", d’activation du noyau caudé, d’attachement mesurable. Mais les maîtres savent qu’au-delà des IRM et des graphiques, il existe une expérience intime, quotidienne, qui ne se réduit pas aux chiffres.
Quand un chien nous attend derrière la porte, quand il partage nos joies comme nos tristesses, quand il reste à nos côtés dans les moments de fragilité, il exprime quelque chose qui, pour lui, a autant de poids qu’une preuve scientifique : la certitude que nous comptons.
Peut-être que le mot "amour" est un raccourci, peut-être qu’il ne recouvre pas la même réalité biologique que pour les humains. Mais au fond, peu importe. Ce qui compte, c’est que, dans leur cerveau comme dans leur comportement, les chiens nous placent au centre de leur univers affectif. Et cela suffit à comprendre pourquoi, depuis des millénaires, nous avons choisi de marcher ensemble.
"La seule chose qu’on peut demander à un chien, c’est de nous aimer.
Et il ne manque jamais à cette obligation."
Romain Gary
Alain SUPPINI
Sources scientifiques
Berns, G. S., Brooks, A. M., & Spivak, M. (2014). Scent of the familiar: An fMRI study of canine brain responses to familiar and unfamiliar human and dog odors. Behavioural Processes, 110, 37-46.
Cook, P. F., Prichard, A., Spivak, M., & Berns, G. S. (2016). Awake canine fMRI predicts dogs’ preference for praise vs food. Social Cognitive and Affective Neuroscience, 11(12), 1853–1862.
Vitale, K. R., Behnke, A. C., & Udell, M. A. R. (2019). Attachment bonds between domestic cats and humans. Current Biology, 29(18), R864–R865.






Au vu du titre,je n'avais aucun doute sur la conclusion. Merci pour cet excellent article.