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LA VIEILLESSE EST-ELLE VRAIMENT UN NAUFRAGE?

Photo du rédacteur: Alain SUPPINI
Alain SUPPINI
20 oct.
5 min de lecture

Vieillir sans disparaître



"La vieillesse est un naufrage."

La phrase est brutale. Elle est de Charles de Gaulle. Dans ses Mémoires de guerre, il l'emploie à propos du maréchal Pétain, autrefois auréolé de la gloire de Verdun, puis devenu le chef vieillissant du régime de Vichy. Sortie de son contexte historique, la formule a traversé les décennies jusqu'à devenir une sorte de proverbe cruel sur la condition humaine.

Nous l'utilisons désormais pour parler de nous. Et peut-être est-ce là qu'elle mérite d'être interrogée.

Car si la vieillesse est un naufrage, à quel moment le bateau commence-t-il à couler? À soixante ans? À soixante-dix? À quatre-vingts?

À la première paire de lunettes? Au premier essoufflement dans un escalier? Au jour où l'on cherche un nom que l'on connaissait pourtant parfaitement? Lorsque le médecin commence à ajouter des médicaments plutôt qu'à en retirer?

Ou simplement lorsque les autres commencent à nous regarder comme quelqu'un de vieux?


Le corps connaît notre âge

Il serait absurde de nier la réalité biologique. Le temps laisse des traces.

La masse musculaire diminue. La récupération devient plus lente. Les articulations protestent davantage. La vue et l'audition peuvent s'altérer. Certaines maladies deviennent plus fréquentes. Le corps qui pardonnait presque tout à vingt ans devient progressivement plus exigeant.

À vingt ans, on peut mal dormir, mal manger, faire du sport le lendemain et recommencer le soir. Quelques décennies plus tard, le corps présente la facture.

Vieillir signifie aussi voir disparaître autour de soi des personnes que l'on croyait presque éternelles. Les parents vieillissent puis meurent. Des amis tombent malades. Certains disparaissent beaucoup trop tôt. Peu à peu, notre génération se rapproche de la première ligne.

Cela aussi fait partie de la vieillesse.

Il serait confortable de prétendre que l'âge n'est qu'un nombre. Il ne l'est pas. Mais il n'est pas non plus toute l'histoire.


Quel âge avons-nous à l'intérieur?

Car une chose étrange se produit lorsque nous vieillissons: notre corps change beaucoup plus vite que la personne que nous avons le sentiment d'être.

Nous regardons une photographie prise trente ou quarante ans auparavant et reconnaissons immédiatement celui ou celle que nous étions. Pas seulement physiquement. Nous reconnaissons une façon de regarder le monde. Certaines peurs. Certains enthousiasmes. Une manière de rire. Des rêves parfois abandonnés, parfois simplement transformés.

L'enfant, l'adolescent et l'adulte que nous avons été ne disparaissent pas véritablement. Ils s'accumulent.

C'est peut-être pour cela que le vieillissement peut provoquer un sentiment aussi étrange. Nous savons parfaitement notre âge et pourtant, intérieurement, nous ne nous sentons pas toujours aussi vieux que le nombre inscrit sur notre carte d'identité.

Le miroir, parfois, nous surprend davantage que notre propre conscience. Qui est cet personne? Puis elle sourit. Et nous la reconnaissons.


Le regard des autres nous vieillit aussi

Il existe pourtant une autre forme de vieillissement, plus insidieuse. Celle que la société nous impose.

Un jour, quelqu'un vous appelle "Monsieur" avec une déférence inhabituelle. On vous propose une place assise. On vous explique quelque chose d'informatique un peu trop lentement. On suppose que certaines activités ne vous intéressent plus.

Rien de véritablement méchant. Mais quelque chose vient de changer. Vous êtes passé dans une autre catégorie.

La société moderne entretient d'ailleurs une relation paradoxale avec la vieillesse. Elle célèbre l'allongement de l'espérance de vie tout en valorisant presque exclusivement la jeunesse.

Il faudrait vivre longtemps, mais ne jamais avoir l'air vieux.

Alors nous traquons les rides, les cheveux blancs, les kilos, les signes du temps comme s'ils constituaient des anomalies plutôt que les preuves mêmes que nous avons vécu.

Pourtant, vieillir n'est pas une faute. C'est même, jusqu'à nouvel ordre, la seule manière connue de vivre longtemps.


Le véritable naufrage

Peut-être faut-il alors revenir à la métaphore de De Gaulle. Qu'est-ce qu'un naufrage?

Ce n'est pas un bateau qui a beaucoup navigué. Ce n'est pas une coque marquée par les tempêtes. Ce n'est même pas un navire devenu plus lent.

Un naufrage commence lorsque le bateau ne peut plus poursuivre sa route.

Voilà peut-être la véritable question. La vieillesse devient-elle un naufrage lorsque le corps décline? Ou lorsque nous cessons d'avoir une destination?

On peut perdre quelques kilomètres à l'heure sans perdre le désir d'aller quelque part. On peut monter un escalier moins rapidement sans perdre sa curiosité. On peut oublier un nom sans avoir oublié comment aimer. On peut avoir besoin des autres sans cesser d'exister pour eux.

Le véritable naufrage serait peut-être ailleurs: dans la perte de toute envie, de tout projet, de toute relation au monde. Lorsque demain ne contient plus rien que l'on ait envie de découvrir.


Continuer à avoir des projets

Nous associons souvent les projets à la jeunesse. À vingt ans, il faudrait construire. À quarante ans, consolider. À soixante ans, préparer sa retraite. Et ensuite? Attendre?

Cette conception de l'existence me paraît terriblement réductrice.

Un projet n'a pas besoin de durer vingt ans pour donner du sens à une vie. Un voyage est un projet. Un livre est un projet. Un jardin est un projet. Apprendre quelque chose est un projet. Pratiquer un sport, créer, écrire, transmettre, aimer quelqu'un, aider quelqu'un, préparer le printemps prochain sont encore des projets.

Et tant qu'il existe un "printemps prochain" dans notre esprit, quelque chose continue.

Peut-être est-ce cela, finalement, qui maintient un être humain vivant bien au-delà du fonctionnement de ses organes: sa capacité à se projeter dans un temps qui n'existe pas encore.


Accepter aussi de perdre

Il serait pourtant malhonnête de transformer la vieillesse en une jolie carte postale. Vieillir, c'est perdre.

Un peu de force. Parfois beaucoup d'autonomie. Des possibilités. Des proches. Et finalement, un jour, la vie elle-même.

Aucune philosophie ne supprime cette réalité. Mais accepter la perte ne signifie pas considérer tout ce qui reste comme négligeable.

Nous commettons peut-être une erreur lorsque nous comparons constamment l'homme de soixante-dix ans à celui qu'il était à trente. Évidemment qu'il court moins vite. Évidemment qu'il récupère moins rapidement. Évidemment que son avenir statistique est plus court.

Mais pourquoi faudrait-il mesurer chaque âge avec les critères de l'âge précédent?

On ne reproche pas à l'automne de ne pas être le printemps.


Le temps qui reste

Avec l'âge apparaît aussi une conscience nouvelle: le temps n'est plus infini.

À vingt ans, cinquante années ressemblent à l'éternité. Plus tard, on commence à compter autrement. Non nécessairement avec angoisse. Avec valeur.

Une journée ordinaire peut alors acquérir une densité qu'elle n'avait pas autrefois. Un repas avec ceux que l'on aime. Une conversation. Une route parcourue à vélo. Un paysage déjà vu cent fois. Un matin où l'on se réveille simplement heureux d'être là.

La jeunesse possède l'immense richesse de croire qu'elle a du temps. La vieillesse peut posséder celle de savoir qu'il est précieux.


Je suis toujours là

Alors non, je ne crois pas que la vieillesse soit nécessairement un naufrage.

Elle peut le devenir.

La maladie peut emporter l'autonomie. Les atteintes cognitives peuvent bouleverser profondément une existence. La solitude peut détruire. La dépendance peut être douloureuse pour celui qui la vit comme pour ceux qui l'accompagnent.

Il ne faut rien idéaliser. Mais réduire toute vieillesse à cela serait confondre une possibilité avec une destinée.

Vieillir, c'est aussi continuer à avancer dans un corps qui change. C'est découvrir que l'on peut perdre certaines choses sans se perdre entièrement soi-même.

Et peut-être qu'un jour, devant le miroir, je verrai un très vieil homme.

J'espère simplement qu'au fond de ses yeux, quelque chose me sera encore familier. Quelque chose de l'enfant. Quelque chose de l'adolescent. Quelque chose de l'homme que je suis aujourd'hui. Peut-être même quelque chose de celui qui avait vingt ans hier.

Alors je saurai que le bateau est vieux. Que sa coque porte les marques du voyage. Qu'il avance moins vite. Qu'un jour, inévitablement, il devra s'arrêter.

Mais tant qu'il reste un horizon devant lui, ce n'est pas encore un naufrage.

C'est encore un voyage.


"Quand la grâce se mêle aux rides, elle est adorable.

Il y a une aurore indicible dans la vieillesse heureuse."

- Victor Hugo, Les Misérables


Dr Alain SUPPINI

© 2022 créé par Alain Suppini

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