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  • Photo du rédacteurAlain SUPPINI

MORT DU PARENT TOXIQUE: UNE VRAIE TRAGÉDIE...?

UNE VIE APRÈS LA MORT.

Dans son livre "I'm glad my Mom died" (je suis heureuse que ma mère soit morte), l'actrice et chanteuse américaine Jennette McCurdy relate sa carrière d'enfant actrice et sa relation difficile avec une mère violente et abusive, décédée 10 ans plus tôt. Ce livre fit l'effet d'une petite bombe, pas tant du fait de centaines de pages détaillant son rapport à sa mère toxique, que par le titre même de l'ouvrage.

Pour moi cependant, cela n'a pas été choquant: mon frère et moi-même avons vécu toute notre enfance et adolescence sous les assauts d'un père nuisible et violent, qui, malgré sa mort il y a bientôt 20 ans, survit à jamais dans notre mémoire comme une ombre obsédante et maléfique. Et si beaucoup ont été surpris du titre du livre, le véritable choc pour moi a été de réaliser combien la mort d'un parent toxique pouvait être un cadeau du ciel, représentant la première véritable chance d'être entièrement et totalement libre. Car c'est bien ce que la mort de mon père fut pour moi!

Mon père est décédé lorsque j'avais déjà 45 ans et ça a été l'une des pires et meilleures choses qui me soient jamais arrivées. Même à 20000 km de moi (il vivait en Nouvelle Calédonie), cet homme manipulateur et émotionnellement abusif, avait jusqu'alors maintenu une sorte de chape étouffante sur moi, m'empêchant d'avancer et de développer ma vie normalement.

Sa mort a été une expérience choquante pour moi. D'un côté j'ai été très affecté par son décès, avec notamment des remords de n'avoir pas renoué des liens plus étroits lorsqu’il était encore temps. D'un autre côté, les murs de la réalité déformée de notre relation qu'il avait érigés durant plus de 40 ans, se sont violemment effondrés pour laisser entrer un jour ensoleillé et radieux que je n'avais même jamais imaginé. Une fois les premières heures de chagrin passées, son absence a révélé une forme de colère sourde, de rage aveugle tapie au plus profond de mon être et qui s'est lentement diffusée dans chacun des actes de ma propre vie.

L'autre point fut la mise en lumière les comportements abusifs et dégradants qui avaient accompagné toute ma vie d'enfant jusqu'à ce que je quitte le domicile familial à mes 18 ans: je n'avais jamais véritablement réalisé jusqu'alors la réalité de ces paroles et actes, manipulateurs et violents, et pour lesquels il avait toujours refusé d'assumer une quelconque responsabilité.

Au tout début, j'ai refusé de reconnaître cette colère, de même que les dégradations de mon père, toutes deux profondément enfouies depuis des décennies. La mort de mon père a représenté un véritable catalyseur dans le processus de ma future guérison: grâce à son absence, je pouvais enfin le voir tel qu'il était, je pouvais enfin voir les dégâts qu'il avait causé chez ma mère, mon frère et moi-même. Parallèlement, je pouvais voir mes propres erreurs et mes défauts tels qu'ils étaient, sans qu'il se profile en arrière-plan: j'étais enfin libre d'être moi!

Debout ici et maintenant, près de 20 ans après sa mort et 2 années de psychothérapie, je ne peux que constater le sentiment de libération que représente son absence. Terminées les situations professionnelles perçues comme une compétition permanente, terminé le sport vécu comme un combat permanent avec les autres et non comme une quête d'amélioration personnelle, mais surtout terminés les actes d'autoritarisme envers mes proches.

Lorsqu'un parent toxique décède, nous sommes donc libérés d'une manière que nous n'aurions jamais imaginé, avec la permission de devenir notre propre personne pour la toute première fois!

La mort de notre père ou mère toxique va en effet représenter l'absence ultime de contact. Finis les appels téléphoniques et les SMS harcelants, les vacances étouffantes ou les apparitions inopinées. Et surtout, finis les redoutables "singes volants": le terme de "flying monkeys" a été inventé d'après les singes volants du Magicien d’Oz, qui étaient sous le charme de la Méchante Sorcière de l'Est pour faire son offre maléfique auprès de Dorothy et ses amis. Par analogie, cette tactique narcissique courante utilise la famille et les amis de la proie pour l'espionner et propager des commérages, en la dépeignant comme l'agresseur, alors que le pervers serait au contraire la victime.

La mort, en coupant tout les liens que nous avions avec le parent toxique, nous permet enfin d'obtenir le silence dont nous avions besoin pour réfléchir avec plus de clarté sur notre passé.

En outre, lorsque ce parent est encore en vie, nous nous sentons obligés de maintenir une relation avec lui, même si inconsciemment nous savons qu'elle n'est pas bonne. Les traditions et la société renforcent toute notre vie durant les normes qui nous font accepter presque tout ce que nos parents veulent, même si pour cela il nous faut nous changer nous-mêmes, au point de ne plus pouvoir nous reconnaître!

Un parent mort n'a par contre plus aucune injonction. Une fois disparu, nous n'avons plus aucune obligation de répondre à une quelconque exigence, norme, ou objectif irréalisable.

Une autre chose est représentée par les limites à respecter avec le parent toxique. La ligne de démarcation est en permanence modifiée par ce parent, en fonction de son humeur, du gain qu'il peut en attendre, ou du mal qu'il peut nous infliger. C'est en effet le propre de la perversion que de souffler le chaud et le froid dans les relations à l'autre, de façon à déstabiliser et affaiblir toujours plus la victime. Si par hasard nous nous aventurons à lui tenir tête, cela se termine souvent par un sentiment de regret, de honte, voire d'auto-exclusion - "je n'aurais pas dû lui parler comme ça,... après tout c'est mon père,... il est âgé,...il fait tout cela pour mon bien..."- Combien de fausses bonnes excuses n'est-on pas capable d'inventer, bien souvent aidés par les proches ou amis et leur chevaleresque compassion pour l'agresseur.

Eh bien cette bataille se termine elle aussi instantanément dès lors que ce parent meurt.

Corollaire à cela – ou bien préalable, qui sait? - il est presque impossible à un enfant au cœur d'une relation toxique d'en appréhender les contours et d'en comprendre les ressorts. Il est au milieu d'une tempête dont il ne verra la fin que de 2 manières: la fin de cette tempête s'il y survit, ou sa propre disparition.

Tant que le parent toxique est encore en vie, il est pris dans ce tourbillon. Dès que ce parent est mort, les nuages menaçants disparaissent, le voile noir se lève. Sous un ciel devenu clair, il est enfin libre de voir les choses telles qu'elles sont vraiment.

Enfin, si nous avons été élevés (plus qu'éduqués) par un père ou une mère toxique, il y a de fortes chances pour que notre environnement soit au fil des années devenu lui-même totalement pernicieux. Tout se passe en effet comme si le parent agissait comme une colle très visqueuse, agrégeant les multiples pièces de notre vie, mais d'une manière totalement anarchique. Nous-mêmes sommes englués dans cet environnement et chaque nouvelle pièce que nous amenons est immédiatement collée d'une façon qui ne nous convient pas, mais que nous allons finir par accepter de guerre lasse. Chacune de ces nouvelles pièces déforme un peu plus le tableau de notre vie, pour aboutir à une œuvre totalement déstructurée, qui n'a plus rien à voir avec ce que nous voulions faire initialement.

La mort de ce parent ne fait pas disparaître la colle, mais nous laisse au moins une chance de décoller patiemment chaque morceau pour reconstruire tout aussi patiemment le puzzle de manière correcte.

Au final, il est facile de comprendre pourquoi tant de gens refusent d'accepter la réalité d'un parent toxique. Compréhensible aussi est la réaction viscérale des personnes à qui l'on avoue l'effet libérateur qu'a représenté sa mort.

Malgré tout, la vérité demeure, le parent toxique existe bel et bien et il n'est pas question que sa mort le transforme une fois encore en victime!

Un père ou une mère toxique est souvent issu lui-même d'un environnement similaire et dans un telle situation, le choix qui se fait à l'enfant est souvent dichotomique: soit il adopte les mêmes arguments et reproduit les mêmes agressions avec ses propres enfants, soit au contraire il s'en défie, n'ayant bien souvent le choix qu'entre la fuite et la sur-réaction face à cette perversion.

Dans ce deuxième cas, il va prodiguer à ses enfants un amour qu'il souhaite tellement parfait que les notions éducatives sont souvent reléguées au dixième plan. Il va aussi se projeter dans un futur tellement aseptisé qu'il ne supportera plus le moindre relent de son ancienne vie. Étant souvent désarmé face à la manipulation qu'il n'aura pas appris à détecter correctement, il peut se trouver pris au piège de cette fausse vie qu'il a cherché à se créer: sa course vers le meilleur se résume alors à une fuite en avant aux conséquences parfois tragiques.

Finalement qu'il s’agisse de reproduire le même schéma ou de s'en préserver de toutes ses forces, le résultat est le même: notre vie ne nous appartient jamais tant que l'élément toxique existe.

Alors que faire après sa disparition? Eh bien il faut d'abord une reconnaissance lucide totale de ce qu'a été notre vie, ce qui passe par une acceptation radicale de la réalité du parent toxique. Ce n'est qu'alors que nous pouvons réaliser que nous avons en nous de vrais bons sentiments, altruisme, empathie, compassion, amour véritable, mais aussi tristesse apaisante et libératrice, ou encore colère saine, non destructrice, bienveillante et positive. La colère malsaine qui était en nous jusqu'alors, se transforme en un carburant non polluant qui nous aide à faire mieux et à devenir meilleur. Cette réalité nouvelle se laisse façonner en quelque chose susceptible de nous apporter une paix intérieure, mais aussi une paix projetable sur les autres.

Loin d'être facile, il s'agit au contraire d'un travail acharné de tous les instants: il s'agit d'assumer sa véritable personnalité, de reconstruire - ou construire - son estime de soi, en puisant le tout dans une conscience élevée et un environnement sain. Pour nous remettre de la mort d'un parent toxique, puis de nous guérir des cicatrices qu'il nous a infligées, nous devons apprendre puis nous engager à aimer, d'une manière quasi missionnaire. C'est long, très difficile, il faut arrêter d'éviter l'inévitable avec infiniment de résilience, mais c'est le seul et unique chemin de la guérison.


Alain SUPPINI

2 517 vues4 commentaires

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4 Comments


Sarah Haddade
Sarah Haddade
Apr 14, 2023

Merci pour cet article que j’ai trouvé réconfortant face à l’ambivalence quotidienne que je vis depuis le décès de ma mère, qui a fait preuve d’une particulière toxicité durant toute mon enfance et jusqu’à son décès. La seule question qui est difficile à résoudre, c’est ce que l’on fait des souvenirs, et ce que l’on fait de la culpabilité à la fois de se sentir libre, mais également la culpabilité de l’enfant intérieur qui continue à ressentir un manque et de la peine d’avoir perdu sa mère …c’est un mélange complexe et une dualité épuisante qui rend le deuil d’un parent toxique plus complexe que celui d’un parent aimant, ce dernier permettant de se replonger dans les souvenirs nostalgique, alors…

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Alain SUPPINI
Alain SUPPINI
Apr 14, 2023
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Merci pour votre commentaire Sarah. En effet cette situation est souvent compliquée à gérer, et il est certain que pour revenir à un état de sérénité, il est indispensable de guérir l'enfant intérieur avant toute chose

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fleurbleuelune
fleurbleuelune
Dec 30, 2022

Bravo pour cet article tellement vrai et tellement intéressant. On ne se rend pas toujours compte qu’on a un ou des parents toxiques. C’est souvent après une analyse ou un accompagnement adéquat qu’on se rend compte avec du recul que le parent ou les deux ont été toxiques. Et c’est là que commence le travail, l’acceptation, la résilience et enfin le respect pour soi. On ne peut pas se rendre malade juste parce que ce sont nos parents donc on doit accepter. Non. On apprend à se respecter avant tout et c’est là que commence enfin la vraie vie, la libération. Merci Alain 🙏🏻😘

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Alain SUPPINI
Alain SUPPINI
Dec 31, 2022
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Merci pour la gentillesse et la justesse de ce commentaire 🙏

Arriver à verbaliser le problème est une des grandes étapes vers la guérison

A

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