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LA GÉNÉRATION Z EST-ELLE VRAIMENT MOINS INTELLIGENTE ?

  • Photo du rédacteur: Alain SUPPINI
    Alain SUPPINI
  • 27 juin
  • 7 min de lecture

Une inquiétude largement exagérée

Régulièrement, le même titre réapparaît dans les médias, sur les réseaux sociaux ou dans les discussions familiales: "La génération Z serait moins intelligente que les précédentes".

L'affirmation est suffisamment provocatrice pour attirer l'attention. Elle semble également confirmer une intuition ancienne: celle selon laquelle chaque nouvelle génération serait moins cultivée, moins concentrée ou moins compétente que la précédente.

La génération Z, généralement définie comme les personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, est la première à avoir grandi dans un monde entièrement connecté. Smartphones, réseaux sociaux, vidéos à la demande, messageries instantanées et intelligence artificielle font partie de son environnement quotidien depuis l'enfance.

Pour certains observateurs, cette immersion numérique expliquerait une supposée baisse des capacités intellectuelles. Les écrans auraient remplacé les livres. Les vidéos courtes auraient remplacé la réflexion approfondie. Les moteurs de recherche auraient remplacé la mémoire.


Mais les choses sont-elles réellement aussi simples ?

Lorsqu'on examine les études scientifiques plutôt que les titres accrocheurs, une réalité beaucoup plus nuancée apparaît. Les chercheurs ne parlent pas d'un effondrement de l'intelligence. Ils décrivent plutôt des transformations complexes des compétences cognitives, des habitudes d'apprentissage et des modes de traitement de l'information.

Autrement dit, la question n'est peut-être pas de savoir si la génération Z est moins intelligente.

La vraie question est peut-être de comprendre si nous savons encore reconnaître l'intelligence lorsqu'elle change de forme.


L'origine du soupçon


Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, les psychologues ont observé un phénomène remarquable: les scores moyens aux tests de quotient intellectuel augmentaient régulièrement d'une génération à l'autre.

Cette progression fut baptisée "effet Flynn", du nom du chercheur James Flynn qui l'étudia en détail. Pendant plusieurs décennies, les résultats semblaient confirmer que chaque nouvelle génération obtenait de meilleures performances que la précédente sur les tests de raisonnement abstrait.

Cette progression n'était pas anodine. Dans certains pays, les gains atteignaient plusieurs points de QI par décennie.

Les chercheurs ont proposé diverses explications.

L'amélioration de l'alimentation joue probablement un rôle important. Un cerveau mieux nourri pendant l'enfance se développe dans de meilleures conditions.

L'accès généralisé à l'éducation a également contribué à stimuler des compétences autrefois réservées à une minorité.

L'urbanisation, la complexification des métiers, l'exposition croissante à des environnements techniques et scientifiques ont également transformé la manière dont les individus appréhendent le monde.

Pendant longtemps, tout semblait indiquer une progression continue.

Puis les courbes ont commencé à ralentir.


À partir des années 1990, plusieurs études menées en Norvège, au Danemark, en Finlande ou au Royaume-Uni ont montré une stagnation, voire une légère baisse de certains scores cognitifs.

Pour de nombreux médias, la conclusion paraissait évidente: si les scores baissent, c'est que l'intelligence baisse elle aussi.

Mais cette interprétation est trompeuse.

Un test de QI ne mesure pas directement "l'intelligence" dans toute sa richesse. Il mesure certaines compétences précises à un moment donné, dans un contexte culturel particulier.

La distinction est fondamentale.

Dire qu'un score baisse ne revient pas automatiquement à affirmer que les individus deviennent moins intelligents.


Pourtant, l'idée d'une jeunesse intellectuellement affaiblie séduit parce qu'elle correspond à un récit ancien. Depuis l'Antiquité, chaque génération a tendance à considérer la suivante comme moins sérieuse, moins cultivée ou moins compétente.

Les philosophes grecs se plaignaient déjà des jeunes de leur époque. Les écrivains romains faisaient de même. Plus près de nous, les générations qui ont grandi avec la télévision ont été accusées d'être moins cultivées que celles élevées avec les livres.

Aujourd'hui, les smartphones occupent la place autrefois attribuée à la télévision.

L'histoire semble se répéter.


Ce que mesurent réellement les tests de QI


Lorsque le grand public entend parler de quotient intellectuel, beaucoup imaginent une mesure globale et définitive de l'intelligence humaine.

La réalité est beaucoup plus complexe.

Les tests de QI évaluent principalement certaines capacités spécifiques:

  • le raisonnement logique,

  • la reconnaissance de motifs,

  • la mémoire de travail,

  • la vitesse de traitement de l'information,

  • et certaines formes d'abstraction.

Ces compétences sont importantes. Elles permettent de prédire de nombreuses réussites scolaires ou professionnelles.


Mais elles ne représentent qu'une partie des capacités humaines.

Les tests de QI mesurent mal la créativité. Ils mesurent imparfaitement l'intelligence émotionnelle. Ils ne prennent pratiquement pas en compte l'intuition sociale, l'adaptabilité ou la capacité à naviguer dans des environnements complexes.

Prenons un exemple simple.

Un adolescent capable de gérer simultanément plusieurs flux d'information, de rechercher rapidement des données fiables parmi des milliers de sources et de collaborer efficacement en ligne mobilise des compétences cognitives importantes.

Pourtant, ces capacités n'apparaissent jamais dans les tests classiques.

Le problème n'est donc pas seulement de savoir si les scores montent ou descendent.

Il est aussi de savoir si les outils utilisés correspondent encore aux réalités cognitives du XXIᵉ siècle.

Un thermomètre reste utile. Mais il devient moins pertinent si l'on cherche à mesurer autre chose que la température.

De la même manière, les tests de QI demeurent des instruments précieux, mais ils ne peuvent prétendre résumer à eux seuls toute la diversité de l'intelligence humaine.


Les écrans rendent-ils vraiment plus bêtes ?


C'est probablement l'explication la plus populaire.

Pour beaucoup, la réponse est évidente: les jeunes passent trop de temps devant leurs écrans, donc leurs capacités intellectuelles diminuent.

Pourtant, les recherches sont beaucoup moins catégoriques.

Certaines études montrent effectivement une association entre une consommation excessive de contenus numériques et des difficultés d'attention ou de concentration.

Les plateformes numériques sont conçues pour capter notre attention. Les notifications, les vidéos courtes et le défilement infini encouragent des comportements qui privilégient la nouveauté permanente.

Le cerveau s'adapte naturellement à cet environnement.

Cela peut rendre plus difficile le maintien d'une concentration prolongée sur une seule tâche.


Mais cette réalité ne signifie pas que les écrans détruisent l'intelligence.

Ils la transforment.

Les jeunes générations développent souvent des compétences que leurs aînés possèdent moins:

  • traitement rapide de l'information,

  • repérage visuel,

  • navigation dans des environnements complexes,

  • maîtrise d'outils numériques sophistiqués,

  • ou encore adaptation rapide à des changements technologiques.

Comme souvent en biologie et en psychologie, il existe des compromis.

Certaines capacités progressent tandis que d'autres régressent.

Parler simplement d'appauvrissement intellectuel est donc une simplification excessive.


Ce que la génération Z risque réellement de perdre


S'il existe un sujet d'inquiétude légitime, il ne concerne probablement pas le QI lui-même.

Il concerne davantage certaines habitudes cognitives.

La lecture longue, par exemple, recule dans de nombreux pays.

Or, lire un livre exige un effort particulier: maintenir son attention, suivre une argumentation complexe, mémoriser des informations dispersées sur plusieurs centaines de pages.

Cette gymnastique mentale contribue à développer des compétences précieuses.

De même, la capacité à soutenir un effort intellectuel prolongé semble plus difficile dans un environnement saturé de sollicitations.

Les chercheurs s'inquiètent également de la tendance croissante à externaliser la mémoire.

Pourquoi mémoriser une information lorsque celle-ci est disponible instantanément sur Internet ?

Pourquoi retenir un itinéraire lorsqu'un GPS peut le faire à notre place ?

Cette évolution n'est pas nécessairement mauvaise. Elle libère des ressources mentales pour d'autres tâches.

Mais elle modifie profondément la manière dont nous utilisons notre cerveau.

La question n'est donc pas de savoir si nous devenons plus ou moins intelligents.

La question est de savoir quelles compétences nous choisissons consciemment de préserver.


Une intelligence qui change de forme


Peut-être commettons-nous une erreur fondamentale lorsque nous comparons les générations.

Nous imaginons l'intelligence comme une quantité fixe.

Comme si elle pouvait être stockée dans un réservoir et mesurée une fois pour toutes.

L'histoire montre pourtant que l'intelligence est profondément liée à son environnement.

Les compétences valorisées dans une société agricole ne sont pas celles d'une société industrielle.

Celles d'une société industrielle ne sont pas celles d'une société numérique.

La génération Z vit dans un monde d'une complexité informationnelle sans précédent.

Chaque jour, elle doit apprendre à distinguer les informations fiables des fausses nouvelles, gérer des volumes gigantesques de données et s'adapter à des technologies qui évoluent à une vitesse inédite.

Ces défis mobilisent des capacités cognitives nouvelles.

Le problème est peut-être moins une baisse de l'intelligence qu'un décalage entre nos outils de mesure et les formes contemporaines de l'intelligence.


De la génération Z au "cerveau en veille"


Cette réflexion sur la génération Z fait écho à une autre question que j'abordais dans un précédent article consacré à ce que j'appelais le "cerveau en veille".

J'y observais que notre rapport à la connaissance a profondément changé en quelques décennies. Avant même l'arrivée de l'intelligence artificielle, les écrans avaient déjà commencé à transformer notre manière d'apprendre, de mémoriser et de réfléchir. Peu à peu, nous avons pris l'habitude de déléguer certaines tâches mentales à nos outils numériques: mémoriser un numéro de téléphone, retenir un itinéraire, chercher une information dans notre mémoire ou résoudre un problème simple.

L'intelligence artificielle pousse aujourd'hui ce phénomène encore plus loin.

Pourquoi passer plusieurs heures à rechercher une information lorsqu'un agent conversationnel peut produire une synthèse en quelques secondes ? Pourquoi rédiger un texte de zéro lorsqu'un algorithme peut fournir une première version immédiatement ? Pourquoi mémoriser certaines connaissances lorsque celles-ci sont accessibles à tout moment depuis un smartphone ?

Ces questions concernent évidemment la génération Z, mais elles concernent tout autant les générations qui l'ont précédée.

Car le véritable changement n'est peut-être pas générationnel. Il est civilisationnel.

Pour la première fois dans l'histoire humaine, une part croissante de notre activité cognitive peut être externalisée. Après avoir confié notre force physique aux machines, nous commençons à déléguer certaines opérations intellectuelles aux systèmes numériques.

Cette évolution présente d'immenses avantages. Elle libère du temps, accélère l'accès à l'information et démocratise des outils autrefois réservés à quelques spécialistes.

Mais elle soulève également une interrogation essentielle: quelles capacités devons-nous continuer à exercer nous-mêmes ?

Une mémoire inutilisée finit par s'affaiblir. Une attention constamment fragmentée devient plus difficile à maintenir. Une réflexion systématiquement assistée risque de perdre une partie de son autonomie.

Le débat sur la génération Z est donc peut-être mal posé. La question n'est pas seulement de savoir si les jeunes d'aujourd'hui sont plus ou moins intelligents que leurs parents.

La question est de savoir comment l'ensemble de nos sociétés s'adapte à un monde où penser seul n'est plus toujours une nécessité technique.

Nous ne sommes peut-être pas confrontés à un déclin de l'intelligence.

Nous sommes peut-être en train de redéfinir ce que signifie penser.


Conclusion


Rien ne permet aujourd'hui d'affirmer sérieusement que la génération Z est moins intelligente que les générations précédentes.

Les études montrent parfois une stagnation ou une légère baisse de certains scores cognitifs. Elles révèlent également des transformations profondes des habitudes d'apprentissage, de lecture et d'attention.

Mais elles ne démontrent pas un effondrement intellectuel.

Comme souvent, la réalité est plus nuancée que les titres alarmistes.

La génération Z pense différemment parce qu'elle grandit dans un monde différent.

La véritable question n'est donc pas de savoir si elle est moins intelligente.

La véritable question est de déterminer si nous sommes capables de reconnaître l'intelligence lorsqu'elle ne ressemble plus à celle que nous avons connue.



L'intelligence est la capacité à s'adapter au changement.

-Stephen Hawking-



Dr Alain SUPPINI


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